Archives de catégorie : Chroniques

‘’Er geh seines Wegs’’

 

  Dans sa présentation du Voyage d’hiver interprété par Hans Hotter, André Tubeuf dit ceci : «Et dans les Winterreise  on préférait oublier la neige, l’absolue solitude, les paysages sans repères, une fois passé le dernier panneau indicateur. On oubliait que ce cycle désolé, et presque sans couleurs, ne mène nulle part  –  pas même à la mort. Rien ne console. Rien non plus qui délivre (…) A un tel Schubert, prophète d’un Exode sans mot il fallait un chantre aux dimensions de ces espaces vides, grand comme le monde et humble comme le monde, une sorte de dieu dépossédé qui voyage, qui ne se plaint pas et ne console pas. (…) Celui que Schubert appelait, c’est un Heldenbariton, voix héroïque, formée par Wagner à une vision cosmique, sorte de Prométhée condamné, au lieu de son rocher et de ses défis, au long voyage blanc et taciturne, et sans écho. Hans Hotter vint. Pour tout le quart de siècle il a été Wotan, l’incarnation même du dieu voyageur, dans sa majesté douloureuse. Mais tout ce même temps il a voulu être aussi le Voyageur d’Hiver de Schubert. » Continuer la lecture de ‘’Er geh seines Wegs’’

Hommage à Edouard Sans.

Notre cercle vient de perdre un membre particulièrement éminent en la personne d’Édouard Sans, décédé le 22 avril 2017.

La petite église de Prat Communal était trop petite, le 26 avril, pour accueillir tous ceux qui aux côtés de son épouse et ses deux filles, avaient tenu à lui rendre un dernier hommage, recueillis autour de son cercueil recouvert du drapeau tricolore, témoin de son engagement et de son amour pour la France. C’est face à une assemblée émue que sa fille lut le texte qu’il avait lui-même rédigé, quelques années plus tôt, dans la perspective de sa messe de funérailles, texte dans lequel il exprimait sa foi profonde en Dieu.

Edouard Sans repose désormais en paix dans le petit cimetière jouxtant cette église, au cœur de son hameau natal, à l’ombre des Pyrénées ariégeoises. Né en 1934 dans cette vallée sauvage, de parents fermiers, le voici rendu à sa terre dont la rudesse avait participé à forger son caractère courageux, vaillant et solide, lui donnant le sens du juste et du vrai, valeurs qui ne s’apprennent pas dans les livres mais au contact de la vie et de ses exigences.

Transcendant ses racines rurales, il devait devenir un intellectuel brillant, aspirant à toutes formes de savoirs. Son cheminement intellectuel dès son enfance a fait de lui un pur exemple de la méritocratie républicaine, au temps où, sous la férule d’instituteurs totalement investis dans leur mission, il était accordé aux enfants de nos villages, pour peu qu’ils en aient reçu de la nature le don, de s’élever par le travail au plus haut niveau des connaissances et aux plus brillantes fonctions. Admis au Concours des Bourses en 1945, il avait effectué ses études secondaires au lycée de Foix, avant de rejoindre Pierre de Fermat à Toulouse, pour y étudier  deux années durant les Lettres Supérieures. De là, il avait intégré la classe de Première Supérieure du lycée Louis-le-Grand à Paris, puis l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Agrégé d’allemand, il enseigna tout d’abord au lycée de Metz, puis à celui de Pau, étape préalable à sa nomination comme assistant à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Rennes. Il allait s’orienter ensuite vers une carrière administrative aux implications multiples. Il fut successivement Inspecteur d’Académie à Rodez, puis à Auch. Titulaire d’un Doctorat d’État, il exerça aussitôt après, six ans durant, les fonctions de Directeur de l’Enseignement Français en Allemagne, avant de revenir dans sa région natale comme inspecteur d’académie à Carcassonne puis inspecteur pédagogique régional à Toulouse de 1982 jusqu’à sa retraite en 1994.

Les événements politiques, plus particulièrement la guerre d’Algérie, l’avaient amené au début de sa carrière à s’investir dans un domaine bien différent de ses préoccupations littéraires et universitaires. Il remplit ses obligations militaires avec la vaillance et le sens du devoir qui lui étaient propres, depuis sa formation à l’Ecole de Cavalerie de Saumur jusqu’à ses deux années de service en Algérie comme lieutenant. Il quitterait le service avec le grade de Capitaine de réserve. Ses mérites, tant dans le domaine universitaire que militaire, lui ont valu de recevoir la Croix de la Valeur Militaire avec étoile de bronze, la Croix de Combattant, puis, au fil d’une carrière vouée à l’enseignement, d’être promu au grade d’Officier des Palmes Académiques et de l’Ordre National du Mérite et, consécration ultime, d’être nommé Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur.

Nous ne citerons pas ici ses nombreuses publications au service de la recherche pédagogique, littéraire et philosophique. Notre Cercle retient tout particulièrement sa thèse de doctorat publiée en 1969, Richard Wagner et la pensée Schopenhauerienne, ouvrage magistral faisant autorité dans le domaine des études wagnériennes. Il a été réédité en 1999 par les Editions Universitaires du Sud. Cette thèse témoigne chez son auteur d’une triple vocation, celle de germaniste bien sûr qui avait décidé de sa carrière, celle de musicologue averti au service d’un compositeur qu’il vénérait entre tous, et enfin celle de philosophe, qu’il avait dû sacrifier non sans regret, lors de son orientation au Concours d’Agrégation. L’irruption fulgurante de la philosophie de Schopenhauer dans l’univers wagnérien pendant l’exil zurichois, la fascination éprouvée par le dramaturge à l’endroit de cette philosophie, venaient, d’une certaine manière, sous la plume d’Édouard Sans, établir une synthèse entre les différents pôles d’intérêt qui l’avaient lui-même captivé, dès l’orée de ses études supérieures : germanisme, musique et philosophie.

Adhérent de notre cercle depuis sa fondation, il participait de manière assidue, parfois accompagné de son épouse Colette, aux différentes rencontres dont celui-ci était le cadre. Il enrichissait de son remarquable savoir les échanges culturels et musicaux qui s’y déroulaient. Il en était un des conférenciers attitrés et ô combien écouté. C’est ainsi qu’il traita lui-même les sujets les plus divers :

  •             Tristan et Isolde, aspects littéraires et philosophiques,
  •             Le drame wagnérien, hellénisme ou germanisme,
  •             Richard Wagner et le monde animal,
  •             La Walkyrie,
  •             Wagner et la Nature,
  •             Wagner et la pensée schopenhauerienne,
  •             Wagner et le mythe,
  •             Wagner et la religion,
  •             Wagner et le romantisme,
  •             Réflexion sur la mise en scène du drame wagnérien.

En dehors de ses propres prestations, ses interventions, toujours pertinentes et précieuses, ne manquaient pas de nourrir les dialogues qui s’instauraient à la fin des différents exposés.

Toujours disponible, il n’hésitait pas à répondre aux sollicitations des autres cercles pour partager sa grande connaissance de l’œuvre de Richard Wagner.

Il collabora également à la réalisation des Cahiers Wagnériens que notre Cercle édita de 1995 à 2000, en faisant partie du comité de lecture.

Affaibli par la maladie, il s’était progressivement éloigné de nous, n’hésitant pas toutefois à réapparaître occasionnellement, malgré sa faiblesse physique, chaque fois qu’un sujet qu’il jugeait de quelque importance le sollicitait. Avec lui, les membres du Cercle Richard Wagner de Toulouse, viennent de perdre non seulement une intelligence précieuse au service de la cause wagnérienne et plus largement au service de la culture et de la musique, mais aussi un adhérent particulièrement apprécié pour sa courtoisie et sa profonde modestie. Faut-il ajouter qu’ils perdent plus encore, un ami. Ils trouveront une consolation, dans la survivance de ses nombreux écrits.

Jean Pambrun,  Anne-Elizabeth Agrech,  septembre  2017

Le voyage à Bayreuth d’Alexandre, notre boursier.

Voici le récit du voyage que j’ai eu le privilège d’accomplir à Bayreuth au cours de l’été. Je profite de celui-ci pour remercier, une nouvelle fois, toutes les têtes pensantes du Cercle Richard Wagner de Toulouse Midi-Pyrénées qui m’ont fait l’honneur et le plaisir de me choisir en tant que boursier – un petit salut spécial à M. Christian Lalaurie, qui a permis à mon père et à l’un de ses amis de découvrir cette année les joies du Festpielhaus avec moi, grâce vous soit rendue à tous. Continuer la lecture de Le voyage à Bayreuth d’Alexandre, notre boursier.

Un opéra fantastique

Rien ne s’opposerait à ce que le Hollandais volant soit une production de la rêverie de Senta.  Ce serait même installer cet opéra dans une dimension hors du réel qui conviendrait parfaitement à l’entité qu’est ce marin fantôme condamné à une errance sans fin. Des mises en scènes s’y sont risquées, en premier lieu celle d’Harry Kupfer, Bayreuth 1978, pour lui Senta « a créé de toutes pièces la figure du Hollandais et pourtant le personnage est très vivant. Il n’existe que dans son imagination, mais il est si complexe pour  Senta qu’il prend vie. »  Depuis, d’autres mises en scènes ont adopté ce point de vue, celle de Claus Guth en 2003, celle de Jan Philip Gloger du Bayreuth 2012, dont  l’intention mérite d’être signalée tant elle est bête : Senta et le Hollandais sont ‘’deux marginaux perdus dans ce monde dont ils ne veulent pas ‘’ ils refusent  ‘’cette société sans âme, sans autre but que de produire et de faire du fric.’’ La justification donnée par un critique est la suivante : ‘’ il faut se demander quelle est la signification des œuvres de Wagner aujourd’hui. Il s’agit de montrer ce que ces récits mythiques disent de nous, hic et nunc. ‘’. Continuer la lecture de Un opéra fantastique

Deborah Voigt

Le récit autobiographique suppose de la part de celui qui l’écrit l’intention d’installer le lecteur dans le mode de la vérité, de la confidence et de la confiance. Le Rousseau des Confessions nous en prévient : « Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même.» Mais l’autobiographie suppose un écart entre le moment évoqué et le moment de la confidence, l’auteur ne fait son récit qu’à la condition d’être sorti indemne des péripéties qu’il relate, il écrit avec du recul. Si bien que là où il voudrait la réalité de la vie est produite à la place la vérité de la fiction romancée. Continuer la lecture de Deborah Voigt

Heinz Zednik

 

  Quelques minutes avant d’apprendre la mort de Pierre Boulez sur France Musique, je lisais le jugement suivant de Heinz Zednik sur la direction de Boulez du Ring du centenaire : « Je crois qu’il n’est pas tout  à fait à son affaire dans cette musique. Il a encore aujourd’hui, des difficultés dans sa manière de la réaliser. C’est délicat à dire, parce que je l’aime beaucoup, je ne voudrais pas le blesser mais…     Je crois que le problème est commun à Boulez et à Chéreau. On ne peut saisir en si peu de temps l’essentiel  d’une œuvre qui appartient si profondément au patrimoine culturel allemand, même s’il a un impact bien plus grand que sur le simple plan national. (…)        Je crois que c’est un homme moderne typique, son domaine est avant tout Stravinsky, Ligeti, Lutoslawski, Stockhausen, etc. Tandis que l’univers wagnérien ne correspond peut être pas  à la chambre particulière de son petit cœur… Il n’est peut-être pas fait pour Wagner. Cela n’a rien à voir avec le fait qu’il est français. Cluytens par exemple, un belge de langue française, était idéal dans Wagner. Il n’y a pas de règle absolue. Quelqu’un éprouve très fort une certaine musique, ou ne l’éprouve pas. Goethe a dit : ‘’Ce que tu ne sens pas, tu ne l’obtiendras  jamais. » » Continuer la lecture de Heinz Zednik

Germaine LUBIN

Germaine Lubin

Des cinq années d’occupation de la France par l’Allemagne nazie la plus sombre fut 1941. Partout Hitler triomphait. Paul Valéry aux obsèques de Bergson, décédé le 4 janvier, dit les paroles suivantes : « Je pensais, au commencement de cette année qui trouve la France au plus bas, sa vie soumise aux épreuves les plus dures, son avenir presque inimaginable, que je devais exprimer ici les vœux que nous formons tous, absents et présents de cette Compagnie, pour que les temps qui viennent nous soient moins amers, moins sinistres, moins affreux que ceux que nous avons vécus en 1940, et vivons encore. Mais voici que dès les premiers jours de cette année nouvelle, l’Académie est en quelque sorte frappée à la tête. M. Bergson est mort samedi dernier, 4 janvier, à l’âge de quatre-vingt-un ans, succombant sans souffrances, semble-t-il à une congestion pulmonaire. » Continuer la lecture de Germaine LUBIN

Nord

 

  « Il faut méditerraniser la musique» dit Nietzsche dans Le cas Wagner. La musique de Bizet le rend « plus philosophe », « meilleur philosophe », « un homme meilleur ». Avec Bizet, « on prend congé du nord humide », son œuvre a « la sècheresse, la  limpidezza de l’air. Ici, le climat est différent à tous les points de vue. Ici s’expriment une autre sensualité, une autre sensibilité, une autre gaieté. Cette musique est gaie : mais non d’une gaieté française ou allemande. Sa gaieté est africaine ; (…) — une sensibilité méridionale, bronzée, brûlée… — Et comme la danse mauresque me réconforte ! » C’est une belle façon de dire l’exotisme et  la singularité du sud. C’est le chemin suivi par Nietzsche pour rompre avec Wagner, pour libérer la musique de « l’emprise du nord », de l’orchestration wagnérienne « à la fois brutale, artificielle et naïve ». Continuer la lecture de Nord

Aspects de Brünnhilde

Erda nous apprend dans la première scène du IIIème acte de Siegfried quelle est la raison d’être de Brünnhilde :

« Je fis à Wotan don d’une fille : il lui fit choisir les héros tombés au combat. Elle est hardie, elle est sage. » A côté de cette fonction de psychopompe, Brünnhilde est détentrice des connaissances qui lui ont été dites par les dieux, du « riche trésor des saintes runes » (Crépuscule, prologue). Dans la Walkyrie elle se définit elle-même comme la ‘’volonté de Wotan’’ : « Tu parles à ta volonté, me disant ce que tu veux ; qui suis-je sinon ta volonté ? » et Wotan : « Je me parle en te parlant » Elle est, avec les autres Walkyries, un instrument dont use Wotan pour se protéger des menaces de l’armée d’Alberich, ce dernier œuvrant pour récupérer l’anneau. Les Walkyries sont chargées de remplir le Walhall de héros prêts à résister aux entreprises d’Alberich. Continuer la lecture de Aspects de Brünnhilde