Critiques de livres d’Eric Eugène,

Wagner et  Arthur Gobineau,  Le cherche Midi, éditeur , Paris ,1998 256 pages

Une étude intelligente et objective :

Saluons avec un très vif intérêt l’étude courageuse et admirablement bien documentée d’Éric Eugène sur les relations entre Wagner et Gobineau. Il s’agit d’un travail scientifique scrupuleux, reposant sur une connaissance parfaite des textes où les wagnériens peuvent trouver des réponses irréfutables aux attaques multiples dont le Maître de Bayreuth fait l’objet depuis la triste période où Hitler le proclama comme « l’un » de ses précurseurs ! L’image de Wagner pâtit, depuis trop longtemps, d’erreurs d’appréciations de la part de détracteurs forcenés, et paradoxalement, d’admirateurs parfois naïfs. Génie incontesté, Richard Wagner n’est ni un saint, ni un dieu, mais un homme, nanti de faiblesses, mais aussi de merveilleuses qualités. Vouloir à tout prix dissimuler les unes, au lieu de l’élever, nuit à la réalité des autres.

Éric Eugène n’hésite pas, dans son ouvrage, à critiquer des « Bibles » du wagnérisme : Harry Millington, Martin Gregor Dellin même, trop »vague » sur certains points. Mais surtout, il s’attaque au Mal, le Bayreuth, d’après la mort de Wagner ( Cosima, H.S. Chamberlain, Winifred), accusé de déformer l’image de l’artiste et son message dans le sens du pangermanisme bourgeois totalement à l’opposée des idées qu’il a défendues jusqu’à sa mort : un socialisme utopique proche de Proudhon, une déviation optimiste du schopenhauerisme, une religion de l’ART où l’homme crée Dieu à son image-bref-, un romantisme politique révolutionnaire, que trop de wagnériens « bon ton » ont cherché à affadir en l’embourgeoisant (cf. phrase citée, p.128, de Thomas Mann, sur ce « paradoxe tragi-comique »). C’est la traduction intégrale de Héroïsme et Christianisme (1881), associée à un commentaire très serré de l’auteur -ligne par ligne- qui apparaît comme le morceau de bravoure de l’ouvrage. Il prouve la vigoureuse réaction de Wagner à la lecture de l’Essai sur l’Inégalité des races humaines, et montre comment Hitler a pu détourner la pensée du musicien.

Que Serge Klarsfeld ait accepté de préfacer ce travail lui confère une crédibilité plus grande, face à ceux qui veulent irréductiblement classer Wagner parmi les inspirateurs et responsables du nazisme.

Spécialiste d’histoire des idées politiques à la Sorbonne, Éric Eugène a déjà publié Les Idées politiques de Wagner et leur influence sur l’idéologie allemande, en 1978.

Sans clore le débat, ce livre fournit des pièces importantes, aussi, sa lecture apparaît-elle indispensable pour tous ceux qui veulent éviter que les idées de Wagner ne soient déformées par une connaissance superficielle ou tronquée de ses textes.

Marie-Bernadette FANTIN-EPSTEIN

Richard Wagner et Cosima Wagner – Arthur Gobineau, Correspondance (1880 – 1882), Librairie Nizet, Paris, 2000, 241 p.

 

Avec la publication de cette correspondance, accompagnée d’une présentation et de notes très précises et documentées, Eric Eugène (Paris II et Paris IV) poursuit un travail de grande qualité sur un sujet qui nécessitait une solide mise au point . Spécialiste de l’histoire des idées politiques, en particulier de la pensée wagnérienne et du romantisme politique, il se situe parmi ceux qui osent combattre les idées reçues qui encombrent la « littérature » autour de l’idéologie wagnérienne . Après son étude, trop peu diffusée, sur Les Idées politiques de Richard Wagner et leur influence sur l’idéologie allemande (Les Publications Universitaires , Paris, 1978), son  ouvrage récent sur : Wagner et Gobineau . Existe-t-il un racisme wagnérien ?, préfacé par Serge Klarsfeld (Le Cherche Midi, Paris, 1998) et comportant une traduction française et une étude détaillée d’ Héroïsme et Christianisme – la réponse de Wagner à l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau –  voici donc la correspondance, en très grande partie inédite, entre le théoricien du racisme et le maître de Bayreuth – ou plutôt son épouse Cosima (donc en français) – ici son porte parole .

On donne trop souvent encore une image sulfureuse de Wagner . Sa pensée approximative, ses erreurs et ses maladresses, le font situer à tort parmi les précurseurs du nazisme, alors que son œuvre prône la compassion et la rédemption par l’amour . Eric Eugène prouve, textes à l’appui, que Wagner n’a pas failli sur l’essentiel et montre comment Hitler a pu détourner sa pensée à son profit .

               La publication de la Correspondance permet de compléter le dossier. Si une partie des lettres de Wagner et de Cosima avaient été publiées, on ignorait tout des réponses de Gobineau . En effet, Wagner était une célébrité lorsqu’ il rencontra Gobineau . Eric Eugène suggère d’ailleurs que sans les relations avec Wagner, Arthur Gobineau – qui n’était ni « comte » ni « de » – ne serait guère connu  . Richard Wagner avait été attiré par l’orientalisme de Gobineau, par l’apparente étendue de sa culture, ses paradoxes hardis, sa marginalité mais  l’Essai le déconcerta , et même le choqua profondément . Toutes les lettres de Gobineau insistent justement pour  que les Wagner  lisent l’Essai, elles expriment son désir d’aller à Bayreuth – alors qu’on préférerait l’inviter pour distraire les séjours en Italie ou en Sicile , et son souhait d’écrire dans les Bayreuther Blätter, ce à quoi  Wagner ne semble pas non plus tellement tenir…   A travers les lettres, on comprend que ce qui compte le plus pour Gobineau, c’est l’Essai, alors que manifestement ce sont les autres écrits (La Renaissance, Amadis, Nouvelles Asiatiques) qui intéressent ses nouveaux amis, qui montrent peu d’empressement pour s’attaquer à un ouvrage dont le sujet ne les attire pas particulièrement. Un débat sur le racisme est chose rare au XIXe siècle, on y trouve Wagner «  dans le camp des progressistes », souligne Eric Eugène dans son introduction .

 Les lettres montrent Gobineau se méprenant sur des confidences de Cosima, il croit que Wagner se sent incompris et lui conseille – comme lui – de « mépriser » le monde dans lequel il vit . Contresens total : si Wagner admettait la décadence de son époque – il était résolument « pour les vaincus » (lettre de Cosima p.63), « je suis toujours pour les rebelles,[…] pour les persécutés » (Journal de Cosima IV, p. 112, 17 janv.81, cité en note) – il était fondamentalement optimiste et croyait en la régénération de l’homme par l’art. Gobineau, lui, était du côté des « forts », pessimiste, et ne croyait aucune régénération possible .

               Wagner attaque la lecture de l’Essai en mars 1881. Plusieurs scènes pénibles sont relatées par des témoins et le Journal de Cosima s’en fait également l’écho, les plus violentes le 18 mai et le 3 juin ; lors de cette dernière, Wagner explose en faveur du Christianisme – celui des premiers siècles, bien entendu – opposé aux théories raciales de Gobineau . Mais Cosima apaise – elle est l’élément modérateur .Quand on connaît le caractère combatif de Richard Wagner, on décèle dans toutes ces relations le rôle de Cosima : certaines lettres sont des chefs- d’œuvre de diplomatie, les apparences mondaines sont sauves . La lettre 14 est un prodige d’adresse diplomatique de Cosima, mais aussi de fermeté, pour faire avaler à Gobineau le fait que les pensées de Wagner sont en totale opposition avec les siennes . La lettre 17 aussi, où  Cosima égrène les points de désaccord, en faisant semblant de croire qu’il s’agit de convergences, quant à Gobineau, il feint d’adresser à des tiers ses vigoureuses mises au point !  Mais Wagner prépare sa « réponse » . Heldentum und Christentum (Héroïsme et Christianisme), document essentiel, qui, s’il débute par un résumé assez bienveillant pour l’auteur ( influence de Cosima !), qui pourrait prêter à confusion si l’on ne poursuit pas cette lecture, réfute totalement les théories de Gobineau, et montre l’inconciliabilité de la position des deux hommes, fondamentalement opposés .

On apprend au cours de cette correspondance que contrairement à certaines affirmations selon lesquelles Gobineau serait disciple de Schopenhauer, l’écrivain ignorait tout du philosophe, y compris le titre de son œuvre principale Le Monde comme volonté et représentation, et c’est Wagner qui le lui fit connaître (p.144).

On lit sous la plume de Gobineau l’affirmation selon laquelle les Germains, « race morte à jamais » ne sont pas régénérables , les Français encore moins, pour qui la « civilisation »est représentée par « le Bal Mabille », « mélangés de tous les sangs et qui ne valent pas un coup de pied, eux, M. Grévy, M. Gambetta, les polichinelles qui les mènent et la prise de la Bastille qui les charme »(P.155, lettre 43) ; on découvre aussi des allusions à une menace de « destruction de l”Europe » par les Russes : des idées fixes chez Gobineau , suivies parfois de réponses boutades de Wagner,  simplement évoquées dans les notes .

Particulièrement révélatrice, la lettre du 25 septembre1881(48 p.170, après l’envoi par Wagner, geste définitif de sa part, d’Héroïsme et Christianisme, contient un post-scriptum de Gobineau montrant son refus de répondre directement pour exprimer son désaccord ; il évoque un nouvel « allié »( Ludwig Scheman) et accentue ses thèses vers un pessimisme total qui place donc Wagner, selon lui, dans l’erreur complète : il refuse donc la polémique mais rejette totalement le contenu d’Héroïsme et Christianisme .

La suite de la correspondance montre essentiellement l’isolement et la détresse morale de Gobineau malade, qui se raccroche au milieu bayreuthien et aux Wagner comme à son dernier public, dans des lettres nombreuses – tous les deux jours à Cosima – où il quémande des courriers, même des enfants Wagner : Eva, Isolde et Siegfried…De courtes lettres – rares – de Wagner, manifestement apitoyé par les ennuis de santé et l’état dépressif de Gobineau, sans un mot relatif à leurs écrits ou à leurs discussions et où il l’invite à les rejoindre en Sicile, sont accueillis comme des cadeaux royaux, auxquels il répond plusieurs fois avec une joie délirante . Mais il veut réserver ses dernières forces pour la création à Bayreuth de Parsifal- à laquelle il ne pourra d’ailleurs pas assister – et refuse ces voyages trop épuisants pour lui . Au travers de l’évocation de ses lectures, de ses conseils à l’adresse de Cosima en la matière, nous lisons des critiques virulentes d’œuvres de Zola (L’Assommoir, lettre 7, Nana,lettre59), l’apologie du Faust de Goethe (lettre 71, p.210) , mais le sujet le plus fréquent de ses lettres  concerne ses propres écrits !

               Eric Eugène nous offre là un ouvrage de grande qualité, riche , bien conduit et d’un grand intérêt, à la fois pour la connaissance de Wagner,  celle de  Gobineau, mais aussi de la période, dans l’optique des débordements ultérieurs du national socialisme . C’est une remise en place d’idées reçues, bienvenue après les divagations névrotiques de Gottfried Wagner et tout le tapage médiatique qui les a accompagnées .

Nous avons apprécié la qualité et l’excellent suivi des rappels de notes, très précis et agrémentés de références complémentaires qui permettent de suivre cette correspondance passionnante avec aisance . Une lecture, certes, beaucoup plus facile et plaisante que celle de l’essai – excellent également, mais plus ardu – publié par l’auteur précédemment (1998), et qui en est le complément indispensable

Marie-Bernadette FANTIN-EPSTEIN