Germaine LUBIN

Germaine Lubin

Des cinq années d’occupation de la France par l’Allemagne nazie la plus sombre fut 1941. Partout Hitler triomphait. Paul Valéry aux obsèques de Bergson, décédé le 4 janvier, dit les paroles suivantes : « Je pensais, au commencement de cette année qui trouve la France au plus bas, sa vie soumise aux épreuves les plus dures, son avenir presque inimaginable, que je devais exprimer ici les vœux que nous formons tous, absents et présents de cette Compagnie, pour que les temps qui viennent nous soient moins amers, moins sinistres, moins affreux que ceux que nous avons vécus en 1940, et vivons encore. Mais voici que dès les premiers jours de cette année nouvelle, l’Académie est en quelque sorte frappée à la tête. M. Bergson est mort samedi dernier, 4 janvier, à l’âge de quatre-vingt-un ans, succombant sans souffrances, semble-t-il à une congestion pulmonaire. »

Le 24 février 1941 Germaine Lubin chantait le rôle de la Maréchale du Chevalier à la Rose à l’Opéra de Paris. Elle avait chanté Léonore dans Fidelio, le 28 octobre 1940, devant de nombreux allemands parmi les spectateurs. La Deutsche Zeitung in Frankreich écrivait : « Fidelio a été le premier opéra allemand donné à Paris depuis l’armistice. Les nombreux allemands qui assistèrent à la représentation réservèrent, de même que les français, un grand succès aux chanteurs et aux musiciens. Une louange particulière revient à Germaine Lubin. » Le général Speidel assista à toutes les représentations du Chevalier, en fervent admirateur de la cantatrice, qui lui avait été présentée par Hans Joachim Lange, émissaire de Winifred Wagner, amie intime de Germaine Lubin. C’est ce général Speidel qui avait reçu Hitler durant sa visite de trois jours à Paris. Il était responsable des opérations de police allemande et de l’exécution des otages, jusqu’au printemps 1942.

Au printemps de cette année 1941 toute la Staatsoper de Berlin fit son entrée dans Paris : deux cent cinquante personnes, artistes, musiciens et choristes. Germaine Lubin retrouva Max Lorenz son partenaire dans Tristan. Le chef d’orchestre était le jeune Herbert von Karajan. Ce fut un succès considérable. Une représentation fut entièrement réservée aux officiers de la Wehrmacht, qui applaudirent la seule française en scène, Germaine Lubin. Toutes les autres représentations affichèrent complet. Ainsi s’installa-t-elle dans Paris aux mains des nazis, admirée par l’occupant, menant une vie mondaine partagée avec lui.

En 1942 il y eut une exposition du sculpteur préféré d’Hitler, Arno Breker, à l’Orangerie. Il lui fut proposé d’y faire un récital, en compagnie de Wilhelm Kempff et Alfred Cortot. Elle posa comme condition que Maurice Frank, chef de chant à l’opéra, arrêté parce que juif, soit libéré. Hitler promit de s’en charger. Lubin chanta, mais Frank ne fut pas libéré. L’ayant appris, elle alla à l’ambassade d’Allemagne, demanda à voir Abetz sur le champ, obtint la libération de Frank. La collaboration de Germaine Lubin demande à être, tout de même, vue de plus près.

Bien entendu, elle ne fut pas la seule à composer avec l’ennemi, une grande part du milieu artistique français de l’époque, que ce soit dans la musique, dans la littérature ou dans la peinture, fut loin de vivre dans la clandestinité. Non seulement Drieu La Rochelle, directeur de la NRF, mais aussi Jouhandeau, Morand, Anouilh, Giono, Giraudoux, Cocteau, Mauriac, Braque, Picasso, Honegger, Messiaen, etc. On peut lire avec profit le livre de Gerhard Heller Un allemand à Paris pour en avoir une idée précise. Tout ce monde se retrouvait dans le salon littéraire de Florence Gould, épouse d’un richissime américain et y côtoyait l’élite allemande.

Où commença l’infection ? Comment cette jeune fille des années 20-30, exceptionnellement belle, douée d’une voix enchanteresse, qui fut immédiatement engagée, dès la sortie de conservatoire, à l’Opéra-Comique pour y incarner Olympia dans les Contes d’Hoffmann, le 13 novembre 1912 (quel hasard ?) a-t-elle pu verser dans le purin de la collaboration avec les nazis ? Elle chanta l’opéra français maintenant oublié : Zampa ou la fiancée de marbre de Hérold, Le Pays de Guy Ropartz, Aphrodite de Camille Erlanger, Le Chemineau de Xavier Leroux, Francesca da Rimini de Franco Leoni, Christophe de Vincent d’Indy. Ces musiciens étaient issus de la Schola Cantorum, école fondée par le même Vincent d’Indy en 1897. En 1916 elle fit son entrée à l’Opéra de Paris, dans Le chant de la cloche de Vincent d’Indy, admirable opéra mais difficile pour la partie de soprano (c’est l’occasion de s’indigner au-delà de ce qui est possible, du fait qu’un collège de la région toulousaine qui portait le nom de Vincent d’Indy a été débaptisé et porte maintenant le nom de Germaine Tillon!). Fauré l’admirait, Debussy eut l’intention de composer une Jeanne d’Arc pour elle. De ces débuts ressort à l’évidence l’attachement de Germaine Lubin à l’esprit français, fait de subtilité et d’infinies nuances, aujourd’hui tombé dans l’oubli, si ce n’est l’objet d’un mépris profond. Elle fut la femme de Paul Géraldy, l’héroïne du recueil poétique Toi et moi.

Son arrivée dans le chant allemand se fit d’abord auprès de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal, à Vienne, en 1924. Elle chanta Ariane à Naxos, établit de solides liens d’amitiés avec le librettiste. Elle triompha sur la scène viennoise, et Richard Strauss la complimenta : « Je ne voudrais pas vous voir quitter Vienne sans exprimer le vœu que nous ayons l’année prochaine également la joie de vous admirer sur notre scène dans quelques nouveaux rôles. »

Ce fut Lauritz Melchior qui parla d’elle à Heinz Tietjen, intendant des théâtres de Bayreuth et de Berlin. Le 20 février 1938 elle chanta le rôle de Sieglinde au Staatsoper.

Germaine Lubin, Isolde

A la fin de la représentation, l’ambassadeur de France en Allemagne André François-Poncet, amena Hermann Goering dans la loge de Germaine Lubin : « Sie sind wunderbar. », « Vous êtes merveilleuse. » lui dit-il. En juillet 1938 elle partit pour Bayreuth.

Nous entrons en enfer, et il faut avancer avec prudence. La biographe de Germaine Lubin, Nicole Casanova, Isolde 39 Germaine Lubin, nous invite à comprendre très attentivement : « En plein nazisme, Germaine fut accueillie à Bayreuth par ce que le cœur allemand a de meilleur, une hospitalité qui donne non seulement refuge extérieur, mais vous abrite dans vos détresse les plus inavouées. C’est à n’y rien comprendre ? Evidemment. Mais c’est ainsi. Les plus grandes amitiés de sa vie, les plus dignes d’elle, les plus permises, naissent alors, et elles sont allemandes. » Germaine Lubin dit elle-même : « A Bayreuth, je fus portée, aimée, adulée. » Ce n’est pas du fait de la famille Wagner si Hitler s’est invité à Bayreuth, et a voulu en faire sa chose. Ce n’est pas Germaine Lubin qui fit quoi que ce soit pour être admirée par lui.

Les évènements de l’histoire des hommes dépassent et ensevelissent les artistes et les sphères artistiques. A nouveau Nicole Casanova : « L’art ne sait plus où loger, entre les nuages et la caserne. Tout ce que représente Parsifal, tout ce que Thomas Mann déjà en fuite nomme « le monde supérieur » ou « le poème humain », est en péril, entre ces deux extrêmes. La guerre se fera contre le « poème humain » tout entier, aussi bien contre la musique que contre les juifs ou la France. Et Germaine Lubin occupe un poste étincelant sur la frontière. »

Dans Rigodon L.F. Céline par le recours à l’image bergsonienne d’un poing qui s’enfonce dans de la limaille, nous donne une vision plus abrupte de l’existence et de l’histoire des hommes. L’homme est aussi impuissant dans son époque qu’une fourmilière prise dans de la petite limaille de fer, chaque mouvement d’une fourmi fait se mouvoir tout l’ensemble fourmis et limaille, aucune prise n’est possible, tout se déplace et s’écroule en permanence et l’homme est entraîné dans ce chaos: « Pour le peu qui me reste à vivre, mieux que je vous vexe pas trop… vous traite de titubants ivrognes… Byzance a très bien tenu dix siècles à bluffer le monde… le monde a rien vu que conjurations, doubles et triples courses de char et troufignoleries, et puis les Turcs… et puis rideau…que ça se passera pareil ici ? possible ! vous demandez pas mieux… moi chroniqueur des Grands Guignols, je peux très honnêtement vous faire voir le très beau spectacle que ce fut, la mise à feu des forts bastions… les contorsions et mimiques… que beaucoup ont réchappé ! » Nous sommes bien souvent entrainés dans des directions que l’on n’aurait pas souhaitées et auxquelles pourtant, il nous est impossible d’échapper. C’est en cela que nous ne pouvons nous extirper de l’Histoire. Il va de soi que les nazis interdirent la publication des livres de Céline en Allemagne.

De ces remarques résultent quelques mises au point. L’antisémitisme faisait horreur à Germaine Lubin. Elle a utilisé ses accointances avec l’occupant pour faire libérer ou sauver bien des compatriotes qui viendront témoigner lors de son procès après-guerre. Elle résume ainsi sa collaboration : « Ma situation n’a pas été assez nette. J’ai vu très peu d’allemands, et uniquement pour rendre service à des français en danger. Mais j’en ai vu quand même. D’autres ont pris parti beaucoup plus nettement que moi. » Bien sûr ce ne fut pas aussi simple. Sans doute a-t-elle été largement aveuglée par son admiration pour Pétain, de qui elle fit la connaissance en 1918. Aussi, son arrogance, ses façons hautaines, son insolence, son affirmation selon laquelle elle « n’aime pas les gens » tout ce que l’on perçoit dans son entretien avec Jacques Chancel lors de sa radioscopie du 27 février 1975, l’ont desservie devant ses juges. Nicole Casanova relève : « Symboliquement (sic), et pour apaiser la tension populaire, la cour de justice d’Orléans condamna Germaine Lubin à la dégradation nationale à vie, à la confiscation de ses biens et à vingt ans d’interdiction de séjour. » Car la vindicte populaire a véhiculé bien des absurdités sur Germaine Lubin, motivées par la malveillance, l’envie et le ressentiment. Ainsi elle aurait été la maîtresse de Ribbentrop, de Pétain, et de tant d’autres, elle se serait rendue à l’Opéra dans une voiture allemande encadrée de motards, un officier allemand lui aurait acheté le château de La Carte et d’ailleurs elle se serait promenée nue dans le parc entourée d’officiers allemands, Hitler lui aurait offert une croix gammée en diamants qu’elle aurait arborée avec fierté. Ceux qui ont débaptisé le collège Vincent d’Indy sont de dignes héritiers de cette engeance. La dégradation nationale fut ramenée à cinq ans le 30 mai 1949.

Jeune, Germaine Lubin avait déjà une voix exceptionnelle de soprano lyrique, extrêmement juste et un timbre très personnel. Pour autant, elle n’était jamais satisfaite et n’a cessé durant toute sa carrière de faire progresser sa technique. Elle a toujours cherché auprès des autres chanteurs conseils et leçons. Elle apprit auprès de Felia Litvinne la maîtrise des pianissimi. Elle relate comment, seule dans un compartiment du train elle parvint à atteindre ce que Litvinne voulait obtenir d’elle : « Je recommence en bas : do-do, do dièse-do dièse, toujours sur le son « ou »avec un petit soulèvement de la lèvre supérieure. Il fallait aussi soulever le palais, sans quoi le son eût été plat. Je ne m’endormais pas, j’étais vigilante, je revenais, je recommençais, je continuais, et puis tout à coup, car j’ai l’oreille absolue, je me suis dit : mais, c’est un contre-ut. Jusqu’à Paris, j’avais mes sons piano, jusqu’en haut, jusqu’au contre-ut. Je dois mes pianissimi à Felia Litvinne et à ma persévérance. »

En 1924, toujours consciente de ses insuffisances, notamment pour ce qui concerne des difficultés de souffle – ce qu’elle reprochera d’ailleurs à sa grande rivale, Kirsten Flagstad – elle sollicita une chanteuse aussi acharnée et infatigable qu’elle dans le travail, Lilli Lehmann. Et en effet elle avait frappé à la bonne porte : elle lui apprit comment on établit l’équilibre entre la prise de souffle et la phrase que l’on doit chanter : « Ou bien tu t’étouffes parce que la phrase est trop courte pour la quantité de souffle que tu prends, ou bien elle est trop longue pour le peu de souffle que tu gardes et tu ne parviens pas à la fin… Il faut que cela devienne un réflexe instinctif, cette espèce de mesure entre la prise de souffle et la dépense de ce souffle pour la phrase que tu as à chanter. Il faut proportionner tout cela. » Germaine Lubin se souvient de ces leçons avec Lilli Lehmann : « Elle me faisait faire cette grande gamme, jusqu’au contre-ré, qui m’épuisait. Elle ne me laissait jamais partir sans m’avoir fait travailler deux heures. Lilli Lehmann voulait absolument que je chante Constance de L’Enlèvement au Sérail. Elle me disait : « Tu dois chanter Constance ! – Mais pourquoi ? — Parce que tu trilles merveilleusement bien. » Je trillais alors comme un soprano léger. » Ce contrôle du souffle appris de Lehmann l’a conduite à faire moins usage du ‘’portamento’’ que les chanteuses ne le faisaient à l’époque, afin de passer d ‘un registre à un autre. Son aisance à chanter piano dans les gammes hautes a pour effet l’absolue transparence de son phrasé. Ces qualités, ajoutées à ses dons naturels, vont faire d’elle une très grande wagnérienne.

Elle était encore au conservatoire lorsqu’elle assista à une représentation de Tristan et Isolde au Théâtre des Champs Elysées, Margaret Matzenauer était Isolde, Jacques Urlus Tristan. Paul Géraldy, qui l’accompagnait, fut impressionné par la transfiguration exprimée par son visage. D’un coup elle se trouva transportée dans un univers inouï qui agit sur elle comme la révélation de quelque chose d’inconcevable sur cette terre. Gwyneth Jones disait de Tristan : « Parsifal cherche le chemin pour l’éternité, la ronde pour une plénitude spirituelle alors que Tristan l’a déjà trouvé ! C’est comme si Wagner avait eu une vision spirituelle, ils flottent dans le ciel, dans l’air, dans les étoiles, ils sont comme soulevés dans un autre monde où il n’y a plus de barrières et où les lois terrestres n’ont plus d’importance. » Germaine Lubin éprouva quelque chose de semblable ce soir-là. Sa vie à venir se présenta à elle comme un chemin de promesses éclatantes, rien ne pourrait plus l’atteindre ni être situé plus haut : « C’est Tristan qui m’a fait partir dans le rêve. C’était quelque chose de merveilleusement beau, qui n’existe pas sur la terre. J’ai senti que c’était le plus grand amour, le seul qui ne me décevrait jamais. » confia-t-elle à Nicole Casanova.

Germaine Lubin, INA 1965

Et elle eut la plus grande carrière wagnérienne qui puisse être. Les vingt années à venir transformèrent en pure réalité le rêve né ce soir-là. Elle fut une Elsa, une Sieglinde, une Brünnhilde, une Isolde, une Kundry adulée. Ce qui a bouleversé les wagnériens durant toutes ces années nous ne pouvons pas y accéder. Très peu d’enregistrements de Germaine Lubin existent. Tout ou presque est rassemblé dans un coffret portant le titre : Germaine Lubin : Intégrale de son héritage, Dante Records Lys, 1999. Le miracle est le Liebestod enregistré à Bayreuth en 1939, sous la direction de Victor de Sabata. Toute l’ampleur, la douceur, la clarté, l’émotion de la voix nous sont donnés. Mais nous, par cette absence de témoignages de sa voix, nous restons au seuil de son bouleversement à l’écoute de Tristan et Iseult, un soir, comme si elle avait disparu à la sortie de la salle des Champs-Elysées.

Michel Olivie, décembre 2015.

 

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